Ariane Tichit
Maîtresse de conférences CERDI, UCA, France
#imaginaire #pédagogie #écriture #post-croissance #éco-fiction
Contexte
Cette contribution présente un retour d’expérience sur une expérimentation pédagogique menée en N3 Administration Economique et Sociale (AES) à l’Université Clermont Auvergne (UCA) en 2022-2023. Elle a été financée dans le cadre d’un projet « Soutien à la Transformation Pédagogique » (STP), contenant un enseignement nouveau sur le thème « Territoire et transition écologique ». Dans ce cours, l’objectif principal était de former les étudiants au contexte de l’anthropocène et de mettre en œuvre un accompagnement visant à faire face à l’éco-anxiété potentielle des étudiants. Desmarais et al (2022), décrivent 11 stratégies qu’ils classent en 3 grandes catégories : celles axées sur les émotions (permettant aux participants de les reconnaître et de les accepter), celles sur les problèmes (pour encourager les apprenants à agir) et celles sur la signification (axées sur la recherche de sens). La structure pédagogique du cours s’est appuyée sur ces 3 axes, et l’expérience dont il est question ici s’inscrit dans celui de la recherche de sens, qui comprend 3 stratégies : trouver un sens positif, donner des exemples positifs et enfin réimaginer le futur. L’objet de cet article est de décrire les ateliers d’écriture d’éco-fictions qui ont été mis en œuvre afin d’encourager les apprenants à « réimaginer le futur ».
Deux séances de trois heures ont été dédiées à ces ateliers, animés par deux intervenants extérieurs (une autrice de science-fiction et un facilitateur en changement). Les étudiants ont dû mobiliser leurs imaginaires sur les enjeux de la transition écologique, économique et sociale, et se projeter dans le quotidien d’un futur sous stress du changement climatique et sociétal. Le dispositif s’est appuyé sur la création d’un récit spécifique rédigé pour l’occasion (éco-fiction), qui a plongé les étudiants dans un avenir possible en 2063. À partir de ce creuset, les étudiants ont été invités par groupe de 6/7 à s’inspirer de l’éco-fiction source pour imaginer une histoire, en s’ancrant sur différents thèmes et avec certaines contraintes d’écriture.
Déroulé du dispositif
Lors d’une première séance de 3 heures, l’autrice de science-fiction, Catherine Redelsperger, et l’accompagnateur en changement, Pierre Gérard, ont d’abord présenté l’ensemble du dispositif, ses objectifs, ses modes opératoires et ses enjeux. Catherine a ensuite lu aux étudiants le récit d’éco-fiction qu’elle avait créé pour l’évènement, dont voici un extrait :
« Une petite musique sur les flancs d’un Volcan en 2063. […] Sureau l’avait entendu sortir de l’ouverture nord de la cabane de sa voisine le plus proche. […] Il s’était demandé si cela faisait partie de la thérapie. […] La première étape de sa cure de désintoxication avait été raide. TRES raide. Sortir de sa chambre capitonnée où il vivait depuis presque deux ans. […] Son corps était assis là. Mais son esprit était dans le metaverse. […] Après quatre mois de cure, Sureau témoigne dans une sphère de dialogues de sa douloureuse et bienfaitrice expérience. […] Le centre de détox comprend une vingtaine de cabanes dans les arbres et une ancienne caverne transformée en lieu partagé pour se restaurer et en cas de chaleur extrême se réfugier. […]
Comme si en 2037, c’était particulièrement cool de naître dans un monde qui aurait dû finir depuis longtemps sa soi-disant transition des 3 E. : écologique, énergique et économique. Je me souviens que ces questions m’avaient franchement énervé. Ça allait bien pour les riches, merci. Mais alors pour les autres, je ne te dis pas. De pénurie d’eau, en pénurie d’énergie, en dégringolade sociale, ma mère avait fini par accepter de devenir cultivatrice journalière de chanvre et de lin. […]
Mon père lui, s’était planté avec les bitcoins, pris dans une arnaque. […] Mon père, il est devenu ouvrier dans les mines de Lithium. Le transport coûtait trop cher en kilowatt. Il restait là-bas pendant un mois. Puis on le voyait débarquer, désabusé. J’avais 13 ans. On me demandait d’avoir un avenir, mon avenir. Tu parles d’un avenir. J’étais déjà barré ailleurs. J’avais déjà commencé à plonger une partie de mes nuits dans le metaverse. Le matin, à la Schola, je n’étais bon à rien. Je n’arrivais pas à me concentrer. […] 11 ans plus tard, j’étais un chamallow les yeux rivés sur un casque de réalité augmentée, la seule qui me semblait vivable. […]
Plus tard, Sureau comprendra que sa vocation est de construire des habitats légers, hors sols n’abimant pas la terre, conciliables avec les animaux et de rénover les habitats existants. Il découvrira que déjà dans les années 2020 circulaient des bandes dessinées, des reportages, des tutos, des conférences sur les cabanes, tiny house, roulotte, yourte. […] Il comprendra aussi que dans le metaverse il avait vu des innovations extraordinaires en matière de transformation de l’habitat et qu’il pouvait s’en inspirer. Il avait bientôt 30 ans. Il deviendra harmoni-archi. »
Le récit n’a été lu qu’une seule fois, pour donner aux étudiants une base d’inspiration et le contexte imaginaire de 2063. Ils n’ont reçu aucune trace écrite et ne devaient en aucun cas prendre des notes.
La première contrainte d’écriture donnée consistait à inclure dans le récit au moins deux « et si ? » dans une liste, ou en inventer d’autres. Exemples de « et si ? » proposés :
- Et si…nous devions miser sur une autosuffisance alimentaire dans un rayon de 20 kilomètres autour de notre lieu de résidence ?
- Et s’il y avait davantage d’entraide entre les habitants ?
- Et si on manquait quasiment d’eau ?
- Et si le travail manuel était davantage valorisé ?
- Et si la valeur ajoutée créée était mieux répartie ?
La deuxième était de structurer le récit autour d’un personnage principal et de personnages secondaires. La troisième était la définition d’un public cible. La quatrième était que la santé humaine devait être évoquée. La cinquième qu’au moins 3 réponses aux crises actuelles devaient apparaître et dont la mise en œuvre devait être possible dès maintenant. La dernière, que la lecture du récit dure environ 10 minutes. Les groupes ont bénéficié des 2 heures restantes en présentiel pour commencer à travailler sur leurs éco-fictions. La restitution des récits à l’oral s’est effectuée le lendemain.
Restitution
La promotion des 64 étudiants a été divisée en deux, un le matin, l’autre l’après-midi. Certains groupes avaient prévu un contexte sonore pour accompagner leur lecture. 11 éco-fictions ont été produites, chacune de 3 à 5 pages, dont voici quelques extraits tirés des parties de début et de fin afin de montrer les contrastes de progression.
Neige :
« Un jour de décembre 2063, une jeune femme de 27 ans expliquait aux enfants la renaissance de la Terre à laquelle elle avait pu contribuer durant les années qui suivirent la catastrophe de 2034.
Chaque année et depuis sa plus tendre enfance, ma mère aimait se rendre le temps d’un moment à la neige : petite pour y jouer, puis plus grande pour s’y ressourcer. Un beau jour, la neige manqua, la vision qu’elle eut n’était plus un paysage recouvert de son manteau blanc, comme elle aimait tant l’appeler, mais plutôt une étendue de terre, sans aucune trace de neige à l’horizon. C’est de là qu’était venu mon prénom : Blanche, comme si ce bonheur qu’elle retrouvait dans ce paysage s’incarnait en moi. C’est beau quand on y pense, si les raisons de l’absence de neige n’étaient pas si tragiques.
[…] Allez, rentrons ! Il commence à faire froid. De plus en plus, le monde retrouvait sa dynamique de saisons, et pour mon plus grand bonheur et celui des enfants, je vis à travers la fenêtre quelques flocons…. Et, c’est à ce moment-là que je sentis son premier coup. Comme un signe du destin, pour me dire que demain tout ira bien, ce sera ton prénom : « Neige ».
Machinalement, les maladies se faisaient rares et la neige recommençait à tomber…»
Et si le hasard faisait bien les choses:
« Ce matin-là, alors que je chantais près de ma fenêtre, la lumière du soleil transperçait le salon, laissant s’infiltrer une vive chaleur. A ma droite, sur le canapé, se trouvait Aloès, un vieil ami.
Soudain, trois coups heurtèrent ma porte, qui cela pouvait-il bien être, de si bonne heure ? Quelle ne fut pas ma surprise quand, en l’ouvrant, je suis tombée nez à nez sur un visage qui m’était particulièrement familier. C’était Suro, l’un de mes anciens patients. La simple vue de son visage me plongea dans un souvenir, celui de mon passé d’infirmière et cette époque où j’aidais des personnes inaptes à s’adapter à la société nouvelle et aux changements brutaux qu’avait provoqué cette dernière.
[…] Je comprends aussi mieux mon environnement, pourquoi notre région a dû mettre en place des écoquartiers munis de potagers afin de cultiver notre propre alimentation de saison ; pourquoi nous avons dû réduire au maximum nos déplacements et nos échanges. J’aime Aloès de tout mon cœur, et pourtant, quand je l’entends me compter que sa génération se permettait de laisser le robinet allumé ou de manger de la viande presque chaque jour, je ne peux m’empêcher de voir en lui l’incarnation d’une génération ignorante dont nous payons aujourd’hui les erreurs. N’y avait-il personne pour leur dire que c’est l’individu qui crée le collectif ? »
Léa:
« 2063, années de tous les possibles. 19 juillet 2063, je fête mon 65e anniversaire. Jamais je n’aurais imaginé être la doyenne de mon village du Puy-de-Dôme. Entre le réchauffement climatique, les pandémies mondiales, et les révolutions, je n’aurais jamais cru pouvoir partager du temps avec Eden, ma petite fille. Nous sommes déjà à la mi-juillet, je me dois d’anticiper l’hiver et l’automne qui arrivent. Les vestes et les pulls ne se tricoteront pas tout seuls, et désormais, ils ne sont plus commercialisés, alors au travail !
[…] Je suis heureuse d’enfin vivre dans un monde sain. Changer notre monde aura été une réelle épreuve. Nous avons dû affronter des dirigeants politiques aux pensées fermées, qui ne s’imaginaient pas que les choses allaient changer. Nous avons dû tenir tête à toutes les personnes réticentes à nos projets. Nous nous sommes imposés. Nous avons gagné. Cette révolution était nécessaire, afin de vivre dans une planète saine et que l’on respecte, dans une planète qui nous aime. Le monde post-pandémie du polutiona-virus semble inimaginable, mais pourtant, il a bel et bien existé. C’est le monde dans lequel j’ai grandi, le monde dans lequel je me suis battue pour qu’il évolue, et je suis fière de te dire, Even, que j’ai gagné la bataille. Nous avons gagné la bataille tous ensemble. »
En général les récits ont été d’une grande qualité, avec une implication très forte des participants. Certains points communs sont apparus, notamment la présence d’une transmission intergénérationnelle, d’arbres comme personnages principaux ou secondaires, la survenue d’une crise majeure, écologique ou économique mettant à bas le capitalisme de marché, et un renouveau avec beaucoup moins d’humains sur la planète, mais qui s’en sont sorti en mettant en place un nouveau système collaboratif, basé sur la sobriété. Au final, tous les groupes ont imaginé un monde post-croissance. Les intervenants extérieurs ont témoigné de leur grande surprise quant à la profondeur et la qualité des analyses présentes dans les récits, au point que Pierre Gérard a rédigé un post sur linkedIn dans ce sens :

Apports
Après les lectures les étudiants ont été placés en autoréflexivité par rapport à ce qu’ils avaient mobilisé pour créer, ce qui a été vécu au niveau émotionnel (éco-anxiété, solastalgie, joie) et puissance d’agir (créativité, proactivité, responsabilité). Les participants ont essentiellement utilisé les connaissances glanées dans les différents cours qu’ils ont eus sur le thème, et ont puisé dans leurs histoires et souvenirs personnels pour la partie narration. Cela leur a aussi permis d’aborder l’effondrement potentiel dans une énergie de joie collective.
Une évaluation de cette expérience a été réalisée par questionnaire en ligne, complété par deux focus groups quelques semaines plus tard. Les résultats montrent que ce dispositif a notamment permis aux étudiants de se projeter dans l’avenir, de se mettre en mouvement, de ressentir de la joie à la perspective d’un changement de paradigme et d’imaginer des réponses concrètes pour le faire advenir. Ils ont jugé cette activité comme « impactante » et « valorisante ». Ainsi, cette expérience confirme les travaux de Desmarais et al. (2022), qui avancent que suite aux constats d’effondrement possible de nos sociétés des méthodes pédagogiques spécifiques peuvent contribuer à limiter les risques d’éco-anxiété chez les apprenants. De plus, les ateliers d’écriture d’éco-fiction permettent ainsi de plonger les participants dans un imaginaire post-croissance rendant ce futur non seulement acceptable, mais réalisable.
Bibliographie :
Desmarais, M.-É., Rocque, R. et Sims, L. (2022). « Comment faire face à l’éco-anxiété : 11 stratégies d’adaptation en contexte éducatif », Éducation relative à l’environnement [En ligne], Volume 17-1 |2022. Récupéré sur http://journals.openedition.org/ere/8267 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ere.8267
